Biographie

Quand, en 1991, Renaud enregistre La Ballade nord-irlandaise, ses amis et ses fans ne s’y trompent pas : il existe entre l’artiste et l’Irlande une filiation manifeste. Le titre restera d’ailleurs un incontournable sur scène. Tout était déjà dans cette adaptation très personnelle de The water is wide, chanson traditionnelle reprise par Bob Dylan, Joan Baez, Neil Young et tant d’autres encore, et qui, dès le XVIIème siècle, voyageait d’Irlande en Ecosse : le dégoût de la guerre, l’amour de la liberté, de la terre et de l’océan, et enfin, surtout, l’amitié scellée par la musique et le rire autour d’une pinte de bière.

Depuis lors, Renaud confiera régulièrement à ses proches son désir de chanter l’Irlande. Ce n’est une surprise pour personne : que l’artiste se fût pris d’amour pour un peuple d’insurgés, d’insoumis, qui pansent les plaies de l’histoire en chantant dans les pubs relevait de l’évidence.

En 1997, Renaud organise d’ailleurs, pour le plaisir, une tournée confidentielle en Irlande. Avec une poignée de musiciens et un technicien, il part chanter, en français, dans les pubs de Dublin, Derry, Belfast, Cork, Galway, Limerick… Sa seule promo : une affichette collée quelques jours plus tôt sur la vitrine de l’établissement. C’est un spectacle insolite et réjouissant que de le voir chanter sur des scènes minuscules, à la lumière d’une simple ampoule, pendant que le public irlandais, perplexe, découvre ce drôle de Français dont la plupart n’a jamais entendu parler. Il faut imaginer la tête des quelques Français qui, passant là par hasard, se demandent presque s’il s’agit bien du véritable Renaud Séchan ! Il faut aussi imaginer celle de Renaud en découvrant le poster posé par le patron du pub de Limerick sur sa vitrine, annonçant le concert du soir : « Tonight: Renaud, French gipsy political troubadour* ».
Les années passent, le projet mûrit, grandit dans un coin de sa tête, devient presque une arlésienne jusqu’à ce qu’enfin il voie le jour, après seize ans de gestation.

En octobre 2007, Renaud décide de concrétiser ce vieux rêve et d’enregistrer Molly Malone, son album irlandais, qui sera dans la lignée des albums comme Le P'tit Bal du samedi soir et autres chansons réalistes, Renaud chante Brassens ou Renaud cante el’ Nord, où il rendait déjà un hommage aux hommes et aux terres qu’il aime.

Les musiques sont déjà là, certaines depuis plusieurs siècles, et la plupart ont fait leur preuve chaque vendredi soir dans les pubs de Dublin et d’ailleurs, ou bien sur scène avec des groupes de légende comme les Chieftains, les Dubliners ou les Fureys. Pourtant, quand pour la première fois on entend Renaud fredonner les ébauches de ses chansons irlandaises, comme ça, au coin d’une table, on est saisi par une impression troublante : cela lui ressemble tellement que les mélodies semblent avoir été écrites pour lui, par lui. Mais est-ce si étonnant ? Ce petit chanteur de rue, forçant l’accent titi parisien, ne fut-il pas, au fond, autant influencé par les protest song-writers anglo-saxons que par les géants de la chanson française ? Qui n’a jamais remarqué, caché derrière l’accordéon parisien, l’accent folk de ses tout premiers albums ? Renaud étant fan de Dylan, la musique irlandaise a déjà fait un détour en pays yankee avant d’arriver jusqu’aux oreilles du « bluesman » de la Porte d’Orléans.

Côté textes, il faudra plus d’un an de travail à Renaud pour adapter les treize titres qu’il a choisis. Mêlant adaptation fidèle et réinterprétation libre, il s’approprie la substantifique moelle de ces classiques de la musique irlandaise. Tout en conservant leur sens et leur rythme originels, ces titres deviennent du Renaud, du vrai Renaud. Les deux univers se marient si bien que les deux champs lexicaux ne font plus qu’un : liberté, amour, révolte contre l’oppression, mélancolie, exil, affection pour le petit peuple et les petits brigands... Dans Belfast Mill, on retrouve la nostalgie du monde ouvrier et on revoit presque le paternel se demandant, alors que l’usine a fermé, ce qu’il va faire de son bleu. Dans Adieu à Rhondda (qui, bien que chantée par de nombreux irlandais, fait en réalité référence au Pays de Galles), on s’attache à ces mineurs rêvant d’ailleurs, ceux-là mêmes que Renaud côtoyait déjà en chantant le Nord en 1993. Dans Dubliners, c’est l’amour de la ville et de ses quartiers populaires. Et l’inanité de la mort d’un jeune garçon fauché par la guerre dans Willy McBride ne fait-elle pas écho au Morts les enfants de l’album Mistral gagnant ?

Pour la réalisation, Renaud s’entoure à nouveau de ceux qui avaient travaillé, entre autres, sur Marchand de cailloux : l’Irlandais Pete Briquette, ancien bassiste des Boomtown Rats, réalisateur de Bob Geldof et dont le nom évoque lui-même la tourbe des terres d’Irlande, et l’Écossais Thomas Davidson Noton, musicien, producteur et complice de longue date. Quant aux musiciens, enfin, Renaud est allé les chercher et les enregistrer chez eux, à Dublin, au studio Windmill Lane : Geoffrey Richardson, le plus irlandais des Anglais (qui a déjà collaboré avec Renaud, mais aussi avec Caravan, Bob Geldof, Murray Head ou Chris de Burgh), Terry Woods (guitariste des Pogues), Paul Harrigan (virtuose des « Uilleann pipes », la cornemuse irlandaise), Emer Mayock (flûtiste et violoniste qui a accompagné de nombreux artistes irlandais ou français comme Alan Stivell), et enfin Robbie Harris (percussionniste de Riverdance). Là encore, l’évidence frappe. Les chansons de Renaud ne sont pas faites exclusivement pour être jouées par une cavalerie de musiciens sur de grandes scènes nationales. Elles sont aussi faites pour être jouées, avec à peu près rien, au fond d’un pub enfumé jusque tard dans la nuit. Un violon, une guitare, des percussions, et la magie opère.

Au final, ces treize titres ne sont pas seulement un hommage à une terre et un peuple que Renaud affectionne. Ils forment un album à part entière, un album original. À chaque nouvelle chanson, on finit par se demander si ce huguenot du quatorzième arrondissement ne nous aurait pas caché qu’il avait un peu de sang irlandais. C’est sans doute que l’amour et l’insurrection n’ont pas de patrie…

* Ce soir : Renaud, troubadour politique franco-manouche.

Henri Lœvenbruck

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