Un comptoir, quelques tables, des chaises et des chansons de Renaud. Chacun chante la sienne ou partage à deux, à trois ou à plein. D’ailleurs, on les connait nous aussi, cette trentaine de chansons. On les connait depuis notre jeunesse, notre enfance et même plus tôt encore.
Pour que nous les entendions nous aussi, la meilleure idée était de poser le bistrot sur la scène du Zénith de Paris, que Renaud a inauguré il y a quarante ans tout juste. Alors, Renaud est venu aussi et pendant trois soirs, du 14 au 16 mai 2026, tout a été enregistré et filmé – les vieux copains, les héritiers, les complices, les descendants…
En invitant vingt-cinq artistes dans son bistrot sur scène, Renaud n’a pas voulu jouer le patriarche entouré de ses vassaux. Oh non ! C’est une histoire de chansons, une promenade dans un répertoire si vaste et riche qu’on a l’impression que les rappels commencent au deuxième titre – public debout, milliers de choristes, cœur de chacun envahi de mille souvenirs…
Évidemment, Renaud chante. Un peu, pas plus. La Pêche à la ligne avec Francis Cabrel, Manhattan-Kaboul avec Axelle Red, Son bleu et En cloque tout seul, quelquefois avec plusieurs copains, et même une fois pour quatre mots seulement – quatre mots magnifiques, quatre mots qui font pleurer les yeux et qui disent tout ce que l’on doit à Renaud.
Après tout, c’est pour ça qu’ils ont la voix qui tremble parfois sur une note, quand ils regardent en coin Renaud assis à sa table de bistrot avec son ballon d’eau claire. Oui, Gauvain Sers et Vianney, Benoît Dorémus et Renan Luce, Olivia Ruiz et Cali, Pascal Obispo et Frédo des Ogres de Barback, Hoshi et Noé Preszow ont grandi, mûri, espéré avec ses chansons – des chansons qui dévoilent le monde, des chansons qui apprennent à écrire, des chansons qui invitent à lâcher la voix.
Nicola Sirkis l’a toujours dit : en 1977, dans un bar près de Montparnasse, il avait entendu une chanson, puis acheté le disque et Hexagone ne l’a jamais quitté.
Avec tout ce monde, on comprend mieux tout ce qu’a donné Renaud en cinquante ans de chanson : une révolte que partagent Gauvain Sers, Leïla Houissoud et Youssef Swatt’s sur Société tu m’auras pas, une féroce envie de danser heureux sur Germaine pour Anne Sila, Mentissa et Frédo, l’intense mélancolie d’Il pleut pour Élodie Frégé, le souvenir d’enfance de Bénabar (qui avait huit ans) sur Laisse béton…
Et les darons sont là aussi : l’ami Hugues Aufray qui chantait longtemps avant Renaud, Jean-Louis Aubert dont le groupe Téléphone alignait les disques d’or en pleine renaumania (il reprend Marche à l’ombre, sorti la même année qu’Argent trop cher).
Certains choix sonnent comme des private jokes : l’anglo-française Emily Loizeau dans It Is Not Because You Are, Alain Souchon, Ours et Pierre Souchon qui chantent à trois l’amoureuse et la future mère dans Ma gonzesse… Et puis le plaisir de chanter le masculin à la première personne du singulier pour Anna Sila (Manu) ou Leïla Huissoud (Je suis une bande de jeunes)…
De fidèles complices sont venus renforcer la belle escouade de musiciennes et de musiciens des dernières tournées de Renaud (un groupe à parité sur une scène française, bravo) : Alain Lanty au piano, Jean-Pierre Bucolo à la guitare, Jacques Rouveyrolis aux lumières…
Cela n’arrive pas souvent, une telle fête. Mais cela n’arrive pas souvent non plus, cinquante ans de chanson. Heureusement qu’on a enregistré.